Les poils chez les femmes sont un complexe tellement normalisé qu’on ne le voit même plus comme tel : on s’épile « par choix », « parce que c’est plus propre », « parce que ça ne se fait pas ».
Sauf que quand on gratte un peu l’histoire, ce « choix » a beaucoup moins de libre arbitre qu’on ne le pense.
Ce complexe-là, je le connais bien. Je suis brune, italienne, avec beaucoup de poils sombres et visibles, c’est ma génétique.
Et pendant des années, on me l’a fait remarquer. « Ah Juliette, t’as des poils là. »
Comme si, à côté d’une femme blonde, j’étais forcément « l’ours hirsute ». Je me suis même épilé les bras à un moment, simplement parce que je trouvais que mes poils s’y voyaient trop.
Aujourd’hui, je ne le fais plus. Mais j’ai encore du chemin à faire ailleurs et c’est justement ce chemin que j’ai envie de partager avec toi. On va revenir sur ce double standard qu’est l’épilation et la vision de nos poils.
Bonne lecture !
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L’histoire de l’épilation : une invention plus récente qu’on ne croit
Certaines civilisations s’épilaient déjà : en Égypte ou en Grèce antique, c’était une norme culturelle, et même les hommes s’y pliaient.
Mais l’épilation féminine telle qu’on la connaît en Occident, c’est beaucoup plus récent : elle démarre au début du 20e siècle.
Rebecca Herzig, autrice du livre Plucked: A History of Hair Removal, retrace précisément cette chronologie aux États-Unis : les aisselles dans les années 1910-1920, les jambes à partir des années 1940-1950 (après la Seconde Guerre mondiale), puis les organes génitaux à partir des années 1990-2000. Chaque décennie a eu sa nouvelle zone à « corriger ».
Un poil toujours mal vu au féminin
Le poil féminin, lui, a toujours traîné une mauvaise réputation.
L’historienne Marie-France Auzépy le résume bien : la pilosité des femmes a longtemps été associée à des concepts stigmatisants : la folie, la maladie, la perversion, la saleté.
Une femme qui gardait ses poils n’était pas juste « négligée » : elle était suspecte.
Le business de l’épilation et le double discours du « libre choix »
Le business de l’épilation s’intensifie nettement après la Seconde Guerre mondiale, au moment où le bikini apparaît et où les femmes commencent à se baigner avec des maillots plus échancrés (j’en parlais déjà dans l’épisode sur le summer body).
Et c’est là qu’apparaît un double discours assez malhonnête : d’un côté, une femme qui ne s’épile pas est jugée négligée, voire perverse.
De l’autre, on nous dit que s’épiler est un choix libre, une façon de « se réapproprier son corps ». Sauf qu’un choix vraiment libre ne s’accompagne pas de sanctions sociales. Or il y en a bel et bien : les regards, les remarques, les jugements venant parfois d’autres femmes, parfois des hommes eux-mêmes.
Un business toujours plus cher
Le marché n’a fait que se sophistiquer : rasoir électrique, crème dépilatoire, cire, puis épilation laser et lumière pulsée… des méthodes de plus en plus onéreuses. L’épilation est un secteur phare de l’industrie de la beauté et du capitalisme patriarcal.
L’épilation intégrale, telle qu’on la connaît aujourd’hui, se démocratise en Californie dans les années 1980, portée par l’essor de l’aérobic, des maillots échancrés… et de l’industrie pornographique. Difficile de nier le rôle de ces industries dans la manière dont on perçoit le poil aujourd’hui.
Un double standard flagrant entre hommes et femmes
Un homme non épilé dans la rue ? Personne ne le remarque car ils sont tous poilus.
Une femme non épilée ? Le regard change immédiatement, et je serais malhonnête de dire que je n’ai pas moi-même cette réaction, malgré tout le travail que j’ai fait sur le sujet (même si c’est plus de la surprise et du « ouah elle est trop forte », que du jugement).
La réalisatrice Ovidie résume très bien ce mécanisme : l’épilation n’est qu’une expression parmi d’autres du contrôle exercé sur le corps des femmes, au même titre que le contrôle du poids, des rides ou des cheveux blancs.
On valorise la pilosité masculine comme signe de virilité, tandis que la pilosité féminine est renvoyée à la saleté. Ce double standard mérite d’être questionné, pas juste accepté comme une évidence.
Les poils ont une fonction (et l’épilation a un coût réel)
On l’oublie facilement : les poils ne sont pas là « pour rien ». Ils jouent un rôle dans la régulation thermique, protègent certaines zones (notamment génitales), et participent à la sécrétion hormonale.
S’en priver, ce n’est pas neutre pour le corps d’où les irritations, mycoses et poils incarnés qu’on associe (à tort) uniquement à « une mauvaise épilation », alors qu’ils sont souvent la conséquence directe du geste lui-même.
Alors, on en fait quoi de l’épilation et des poils ?
Je ne suis pas là pour juger les femmes qui s’épilent : moi-même, je continue de le faire sur certaines zones, et je le fais en partie pour éviter les remarques. C’est une raison tout à fait valable : on sait qu’on peut être socialement sanctionnée, donc se protéger de ça n’a rien de honteux.
Ce qui me semble intéressant, en revanche, c’est de se poser la question honnêtement : pourquoi je m’épile, vraiment ? Qu’est-ce que ça changerait si je ne le faisais pas ? De quoi j’ai peur ?
Petit à petit, j’ai arrêté de m’épiler les bras. Les jambes, ce n’est pas encore fait et ce n’est pas grave. Ce n’est pas une question de tout ou rien, mais d’habituer son œil, petit à petit, à se voir telle qu’on est, sans artifice. C’est un exercice concret pour arrêter de mettre le regard des autres en priorité et se rapprocher, doucement, d’une vraie paix avec son corps.
3 pistes concrètes pour questionner ton rapport à l’épilation
- Fais l’expérience d’une zone à la fois : choisis une zone peu visible (les bras, par exemple) et laisse-la pousser quelques semaines, juste pour observer ta réaction, pas pour « militer ».
- Repère tes vraies raisons : avant de t’épiler, demande-toi honnêtement si c’est pour toi, ou pour éviter un jugement. Les deux sont valables, mais le savoir change ton rapport au geste.
- Change ton exposition visuelle : suis quelques comptes qui montrent des corps de femmes non épilés sans en faire un sujet. Ça aide à réhabituer ton œil, sans pression de « devoir » faire pareil.
FAQ : poils et épilation en questions
Est-ce mal vu de s’épiler quand on travaille sur son rapport au corps ? Non, pas du tout. S’épiler pour éviter un jugement social réel est une raison tout à fait légitime. La question n’est pas de culpabiliser ce choix, mais de comprendre d’où il vient.
Pourquoi les hommes ne sont pas soumis à la même pression ? Historiquement, la pilosité masculine a été associée à la virilité, tandis que la pilosité féminine a été construite comme « sale » ou « non conforme ». C’est un double standard social, pas une différence biologique de jugement.
L’épilation a-t-elle des effets négatifs concrets ? Oui : irritations, poils incarnés, mycoses sont des conséquences fréquentes, en particulier avec certaines méthodes (cire, rasoir). Les poils ont aussi un rôle physiologique (thermorégulation, protection, hormones) qu’on oublie souvent.
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